Trois coups… et la magie commence : que nous révèle l’ouverture de la Flûte Enchantée ?
C’est sans aucun doute l’ouverture la plus populaire des ouvertures d’opéras de Mozart et même d’opéras tout court, avec celle (prélude) de Carmen de Bizet et du Barbier de Séville ou de Guillaume Tell de Rossini. Comme toute ouverture, c’est un morceau uniquement orchestral destiné à placer l’opéra dans son contexte musical et à guider le public, en le captivant par une musique inspirante et entraînante, vers l’histoire qui va lui être racontée pendant les deux ou trois heures qui vont suivre.
Cette ouverture a été composée en 1791, année de la mort de Mozart (le 5 décembre), en introduction de l’opéra éponyme La Flûte Enchantée, qui a précédé de quelques mois la composition de sa dernière œuvre, à savoir le Requiem, dont on sait qu’il a dû être achevé par un proche (avec quelques controverses sur l’identité du mystérieux auteur, dont on ne saura jamais vraiment le nom).
Il est de notoriété publique que la Flûte Enchantée est un opéra qui reprend et met en avant les rites maçonniques ; c’est pourquoi on le qualifie souvent d’« opéra maçonnique ». Un opéra à la fois inspiré des Lumières et de l’Égypte antique, où le chiffre 3, chiffre symbolique dans la Franc Maçonnerie, est abondamment utilisé : les trois dames, les trois jeunes garçons, les trois coups de tonnerre, les trois apparitions de la Reine de la Nuit…
L’ouverture est un mélange de fugue et de forme de sonate traditionnelle qui débute par un adagio et une batterie de trois accords, comme un candidat qui frappe à la porte du temple, répété trois fois dans une ambiance sombre qui donne l’impression d’un monde obscur et chaotique, qui sera représenté dans l’opéra par les 3 dames et la Reine de la Nuit. Un adagio qui représente l’ignorance auquel va succéder un allegro, représentant la connaissance, où un monde beaucoup plus lumineux et ordonné semble apparaître et qui se terminera par une batterie de trois accords en mi bémol majeur et où, à nouveau, on retrouve ce chiffre symbolique.
Il est à noter que l’ouverture de la Flûte Enchantée est à l’image de l’opéra lui-même. Il présente un monde obscur face à la lumière qui apparaît et qui finit par triompher des forces du mal, tel un message universel délivré par le biais d’un opéra qui, sous certains aspects, semble simple, voire enfantin, avec des personnages soit drôles comme Papageno, Papagena et son déguisement en vieille femme, soit grotesques comme Monostatos, soit joueurs et espiègles comme les trois jeunes garçons. Mais si l’on voulait qualifier ce célèbre opéra de Mozart, on pourrait presque parler de message politique, et ouvertement optimiste, comme d’ailleurs l’ouverture nous y invite avec sa fin triomphale et qui joue pleinement son rôle qui est d’ouvrir mais aussi de donner le ton de ce que sera l’œuvre toute entière.
Quand Haydn fait briller la trompette !
Joseph Haydn est principalement connu pour son œuvre symphonique (il a composé pas moins de 104 symphonies numérotées), étant celui qui a codifié la symphonie en quatre mouvements, structure que suivront tous les compositeurs de ce genre musical après lui à commencer par Mozart, suivi par les compositeurs romantiques et post-romantiques du 19ème siècle et début du 20ème siècle. Il est aussi l’auteur d’un important répertoire de musique sacrée. Mais son œuvre concertante n’en n’est pas moins prolifique, avec des concertos pour piano, violon, violoncelle, cor, flûte et même contrebasse. Et bien évidemment, cette œuvre comprend son célèbre concerto pour trompette.
Ce concerto fut composé en 1796 pour Anton Weidinger, trompettiste viennois membre de l’orchestre impérial de la cour et musicien très en vue à l’époque. Weidinger avait mis au point une toute nouvelle trompette, dite trompette à clés, capable de jouer bien plus de notes qu’aucune trompette n’avait jouées auparavant, c’est-à-dire des notes chromatiques avec davantage de précision, la trompette naturelle ne pouvant produire que des notes au sein de séries harmoniques. Depuis, ce type de trompette, qui avait ses défauts comme l’inégalité entre les notes, a disparu au profit de la trompette à pistons.
Joseph Haydn composa ainsi son concerto pour trompette en mi bémol majeur spécifiquement pour cette nouvelle trompette dite « à clés ». Il compte aujourd’hui parmi les œuvres majeures du répertoire concertant pour trompette, avec le concerto pour trompette de Johann Hummel composé quelques années plus tard (1803) et également pour trompette à clés.
La trompette à clés permet à Haydn de montrer à l’époque les performances de ce tout nouvel instrument, «au timbre doux et délicat », selon les contemporains de l’époque. La structure de ce concerto respecte la structure traditionnelle en trois mouvements : allegro, andante et un finale (allegro). La trompette se fait à la fois lyrique et virtuose, avec des thèmes énergiques qui reflètent l’esprit et l’élégance caractéristiques du compositeur. Dans ce concerto, Haydn place davantage l’accent sur le lyrisme des thèmes que sur la brillance des sonorités. C’est pourquoi la trompette en si bémol est un meilleur choix qu’une trompette en mi bémol pour les exécutions actuelles. La composition de ce concerto, avec le jeu entre le soliste et l’orchestre, met aussi en lumière la maîtrise de l’orchestration chez Haydn ainsi que toutes les possibilités de l’instrument, en tant que soliste, que ce nouveau type de trompette lui offre.
Malheureusement, après Haydn et Hummel, la période romantique du 19ème siècle ne permettra pas à la trompette de briller en tant que soliste dans une œuvre concertante, les grands compositeurs du moment préférant avant tout le piano, le violon et le violoncelle à tout autre instrument, qu’il s’agisse des cuivres, des bois ou encore de l’alto (si ce n’est Berlioz) pourtant de la famille des cordes. Il faudra attendre le 20ème siècle pour que des œuvres concertantes avec trompette soient quelque peu réhabilitées. Cela fait du concerto pour trompette de Haydn le concerto le plus en vue pour l’instrument dans tout le répertoire dit « classique ». On peut considérer cette absence de concurrence comme un hommage de ses pairs, même involontaire, au « père de la symphonie ».
Quatre notes, un génie… Une symphonie devenue légende
Les quatre coups dits « du destin » de la 5ème symphonie de Beethoven sont indéniablement sa marque de fabrique, celle que tout un chacun reconnaît dès qu’il les entend, sans même forcément pouvoir dire de quelle œuvre il s’agit. Ils sont entrés dans l’histoire et dans la tête du grand public grâce évidemment à la force de ces quatre notes et au génie de Beethoven, mais aussi à des utilisations inattendues qui sont restées dans la mémoire collective ; radio Londres utilisa comme indicatif la lettre V pour victoire en morse qui rappelle ironiquement les quatre premières notes de la 5ème symphonie de Beethoven, comme un pied de nez au régime hitlérien, le compositeur lui-même étant épris de démocratie et opposant farouche à l’oppression des peuples.
Ces quatre coups de cette 5ème symphonie de Beethoven, comment imaginer que Mahler lui-même n’y ait pas pensé quand il a composé sa propre 5ème symphonie, avec le solo de trompette au tout début du premier mouvement, qui est certes, une marche funèbre, mais qui, étrangement commence aussi par ces notes, trois brèves et une longue. Et même un groupe de rock (Ekseption), à la fin des années 60, a repris cette thématique (avec la sonate au Clair de Lune) dans une de ses musiques instrumentales qui à l’époque a fait un énorme succès. Ce qui, sans doute, a contribué à populariser cette symphonie encore davantage auprès des jeunes de l’époque.
Après deux premières symphonies plus « classiques » et encore dans la lignée de Haydn et de Mozart, même si on y décèle déjà les premiers signes du romantisme, Beethoven rompt définitivement avec le style issu du 18ème siècle et s’oriente vers ce romantisme qui sera la marque indélébile du 19ème, avec la symphonie Héroïque, au style très différent et surtout d’une longueur inédite pour l’époque (entre 45 et 55 minutes selon les tempos). Viendra ensuite une 4ème symphonie pleine de dynamisme et de vivacité et beaucoup trop injustement délaissée dans les concerts. Et c’est là, au beau milieu de sa série de neuf (chiffre considéré comme fatidique par certains compositeurs par la suite) que l’on trouve cette fameuse 5ème, la première du compositeur en mode mineur (ut mineur), la seconde et dernière étant la 9ème (en ré mineur), symphonie tout aussi célèbre que la 5ème de par l’ajout de voix (chœur et quatre solistes) et aussi bien sûr, grâce à l’Ode à la Joie du dernier mouvement.
La cinquième symphonie de Beethoven, composée entre 1805 et 1807, et créée en décembre 1808, suit le schéma classique de la symphonie en quatre mouvements (allegro con brio – andante – allegro – allegro/presto). Ce sont ces quatre notes – sol, sol, sol, mi bémol – qui introduisent le premier mouvement et donnent le ton de toute la symphonie. Ces quatre notes seront reprises par des réexpositions au sein de ce premier mouvement avec des rappels dans le troisième, ce qui était relativement nouveau à l’époque, où chaque mouvement avait son propre caractère et son autonomie. D’autres compositeurs, plus tard, réutiliseront cette idée de reprise d’un thème, comme Mahler dans sa propre cinquième qui reprendra dans le final, avec un tempo bien plus soutenu, l’adagietto du quatrième mouvement. Beethoven lui aussi fera de même dans sa neuvième symphonie en réutilisant, dans le presto du dernier mouvement, quelques thèmes des trois premiers pour introduire les premières mesures de l’Ode à la Joie.
Une autre nouveauté, déjà utilisée dans la symphonie Héroïque, est que les 3ème et 4ème mouvements se succèdent sans pause, ce qui n’est habituellement pas le cas dans la symphonie classique où chaque mouvement est bien séparé. C’est encore plus vrai dans la 5ème où le final est directement lié à l’allegro du troisième mouvement, à tel point qu’on a l’impression qu’ils n’en font qu’un. Il reprendra aussi l’idée dans sa 6ème symphonie, dite Pastorale, composée parallèlement à la 5ème, où le quatrième mouvement (l’orage) succède immédiatement au troisième (la joyeuse assemblée des paysans) qui lui-même est directement lié au final (chant pastoral).
La 5ème symphonie de Beethoven se termine dans un hymne triomphal où des thèmes précédents sont repris avec un époustouflant déploiement de tout l’orchestre et où l’on retrouve le thème du destin. A ce titre, Beethoven avait prévu une reprise avant le développement qui, selon les chefs, est exécutée ou non, comme cela se fait dans d’autres symphonies chez d’autres compositeurs. Le déferlement final peut être interprété comme le triomphe de l’homme face à son destin. Tout comme dans l’ouverture d’Egmont où l’homme triomphe devant la tyrannie et l’oppression.
La cinquième symphonie de Beethoven est donc une symphonie à multiples facettes : elle fascine toujours autant ses auditeurs, à la fois par sa puissance musicale mais aussi par la force de son message. Elle est aussi innovante dans sa forme et dans sa manière de retenir l’attention du public de bout en bout, du début presque tragique jusqu’à l’explosion triomphale en passant par des périodes mélodieuses et apaisantes. Elle reste LA symphonie parmi les symphonies, au même titre que la 9ème, dans le cœur et l’esprit des mélomanes et des spécialistes.
Les symphonistes du 19ème siècle et même au-delà, doivent tout à ces œuvres qui les ont inspirés d’une manière ou d’une autre. Ils leur doivent tellement que certains ont quasiment reculé ou procrastiné devant la gageure que représentait la composition d’une symphonie après celles de Beethoven, comme la 5ème et la 9ème, à l’image de Brahms qui attendit des années avant de composer sa première symphonie, tellement il était impressionné par le génie de Beethoven et redoutait de produire une œuvre qui ne pourrait souffrir la comparaison. Heureusement, il n’en fut rien et le résultat nous prouve que Brahms a eu raison de persévérer. La production symphonique de Beethoven, dont la cinquième, permit aussi de réunir, tout au moins dans leur volonté de création, des compositeurs aussi différents que Brahms et Bruckner, qui pourtant s’affrontèrent violemment pour des questions de style. Elle demeure le socle de la musique symphonique romantique dont tous les grands symphonistes du 19ème et du début du 20ème siècle se sont inspirés.