Dix ans après la mort de Bizet, en 1885, son ami Ernest Guiraud, futur professeur de Debussy, se chargea de tirer deux suites pour orchestre d’après l’opĂ©ra du compositeur, qui en 1875 n’avait reçu qu’un accueil mitigĂ©. Il aura, entre temps, fallu un long processus d’institutionnalisation pour que l’opĂ©ra de Bizet, tirĂ© de la nouvelle de Prosper MĂ©rimĂ©e, trouve sa place et soit aujourd’hui l’opĂ©ra, dit-on, le plus jouĂ© dans le monde. Il faut dire que dans ces annĂ©es de seconde moitiĂ© du 19ème siècle, la concurrence Ă©tait rude entre les opĂ©ras italiens de Verdi ou Rossini et les opĂ©ras allemands, particulièrement ceux de Wagner.Â
A l’époque, l’opéra était considéré plus passionnant, plus cérébral que la musique orchestrale et socialement supérieur, et reprendre des parties musicales d’une musique lyrique dans des suites orchestrales pouvait avoir quelques avantages tout de même : après l’opéra, en guise de souvenir, de rappel des « meilleurs moments musicaux » de l’œuvre, comme une sorte de condensé instrumental, mais aussi avant, comme « publicité » - qu’on appellerait aujourd’hui « bande annonce », afin d’attirer le plus grand nombre vers une œuvre nouvelle.
Concernant Carmen, l’idée de Guiraud fut donc, dix ans plus tard, de reprendre les plus belles pages musicales du drame lyrique de Bizet, sans doute pour donner à l’œuvre une continuité purement orchestrale dans les concerts mais aussi en hommage à son ami. Chaque suite comprend six parties. Dans ces suites, l’ordre de ces parties ne suit pas fidèlement l’intrigue de l’opéra. Par exemple, dans la suite N°1, l’Aragonaise, second morceau de la suite, provient de l’acte IV, tout comme les « Toréadors » qui la concluent. Dans la suite N°2, on trouve la « Habanera », en seconde partie, issue de l’acte I, suivant directement la « Marche des Contrebandiers » de l’acte 3. Autre illustration : la « Garde montante » de l’acte I se trouve placée en avant dernière partie de la suite N°2. Guiraud avait aussi remplacé les intermèdes parlés originaux par des récitatifs chantés.
Carmen a inspiré de nombreux chorégraphes, comme Roland Petit en 1949 ou même des cinéastes comme Carlos Saura en 1983. Et bien sûr d’autres compositeurs se sont emparés de cette musique, tels que Pablo de Sarasate, l’auteur des célèbres « airs bohémiens », qui, même deux ans avant les suites orchestrales d’Ernest Guiraud, en 1883, avait composé une symphonie concertante pour violon et orchestre sur les airs les plus célèbres de Carmen (Aragonaise, Habanera, Séguédille…).
Tout comme les suites de l’Arlésienne, les suites orchestrales de Carmen rencontrent toujours un grand succès populaire quand elles sont programmées en concert. Ces musiques sont ancrées dans la mémoire collective du plus grand nombre. Et pour les musiciens, c’est aussi une très grande satisfaction que de les travailler et les interpréter devant un public toujours enthousiaste.
Hormis ses opéras (Carmen, les Pêcheurs de perles, la Jolie fille de Perth…) ou sa musique symphonique (symphonie en ut majeur, symphonie Roma), Bizet composa également de la musique de scène, en particulier pour l’Arlésienne, drame en trois actes d’Alphonse Daudet qui fut donné en première audition au «Vaudeville», le 1er octobre 1872. L'auteur en avait demandé une musique de scène à Georges Bizet, avec pas moins de 27 numéros. Plus de la moitié sont de courts mélodrames de quelques mesures, le reste des numéros comprenant un prélude, six chœurs, des entractes et des intermezzos.
 La pièce de Daudet, qui raconte les déboires d’un jeune paysan épris d’une fille de la ville décrite comme une femme volage, qu’on ne voit jamais, d’où la légende de l’Arlésienne, fut un fiasco et Bizet décida d’en tirer deux suites orchestrales de quatre parties chacune pour être interprétées en concert. Elles furent jouées pour la première fois aux Concerts Pasdeloup le 10 novembre 1872 et furent un succès immédiat.
La musique de scène était un genre assez prisé à l’époque ; déjà , un peu plus tôt, Franz Schubert l’avait utilisée en 1823 avec « Rosamunde » et Félix Mendelssohn en 1826 avec « Le Songe d’une Nuit d’Eté ». Plus tard, Edvard Grieg reprit le genre dans la pièce d’Ibsen, avec les deux suites de Peer Gynt (1874-1875). Et en décembre 1934, Prokofiev tira lui aussi une suite, en cinq parties, mais cette fois d’un film dont il avait composé la musique, « Le Lieutenant Kijé ».
Les deux suites de l’Arlésienne, très populaires chez le grand public, suivent quasiment le schéma classique de la symphonie en quatre mouvements (Ouverture, Minuetto, Adagietto, Carillon pour la première suite ; Pastorale, Intermezzo, Menuet, Farandole pour la seconde), dans le même esprit que Haydn l’avait définie au siècle précédent. On pourrait ainsi les considérer comme des petites symphonies avec leurs parties rapides et lentes. Ajoutons que Bizet innove en intégrant à l’orchestration le saxophone, instrument nouveau à l’époque, et qui, souvent exclu de l’orchestre, a toutefois été utilisé par certains compositeurs comme Maurice Ravel, Richard Strauss, Serge Rachmaninov ou Dimitri Chostakovitch.
A noter que le succès des deux suites orchestrales de Bizet permit à la pièce de Daudet de connaître une seconde vie, puisque qu’elle fut reprise au Théâtre de l’Odéon en 1885, et cette fois, contrairement à ce qui s’était passé treize ans plus tôt, avec pas moins de 400 représentations. Ceci, avec une nouvelle version de la partition et une instrumentation plus fournie que pour la première création en 1872.
Aujourd’hui, les deux suites de l’Arlésienne font partie des œuvres de musique française dite classique les plus renommées, non seulement sur le plan national mais aussi international. Avec particulièrement deux passages célèbres et immédiatement reconnaissables : l’Ouverture – vieille chanson provençale qu’on appelle « la marche des rois » – qui introduit la première suite et la Farandole – danse traditionnelle de la Provence – qui conclut la seconde.
Voici comment Ernest Ansermet, chef de l’orchestre de la Radio Suisse Romande et grand défenseur de la musique française, résumait cette œuvre dans son Musée Musical au Victoria-Hall de Genève en 1954 : « La musique de scène pour le drame d'Alphonse Daudet L'Arlésienne, écrite en 1872, est un témoignage éclatant de la personnalité de Bizet, ce représentant éminent de la musicalité française, dont l'art reste un modèle de naturel, de santé et de fraîcheur. »