Conte symphonique sur la musique deÂ
ProkofievÂ
Les pièces de William Shakespeare ont beaucoup inspiré les compositeurs, que ce soit Hamlet (Tchaïkovski, Chostakovitch, Prokofiev, Ambroise Thomas), Le Songe d’une Nuit d’Eté (Mendelssohn) ou encore Othello, Macbeth et Falstaff (Verdi). Romeo et Juliette, sa seconde tragédie (après Titus Andronicus) écrite probablement entre 1594 et 1596 a inspiré de nombreux artistes, chorégraphes et aussi des compositeurs tels que Piotr Tchaïkovsky avec son ouverture fantaisie (1869), Charles Gounod avec son opéra (1865-1866), Hector Berlioz avec sa « symphonie dramatique » (1839), et même Léonard Bernstein, puisque sa comédie musicale « West Side Story (1957), reprise au cinéma en 1961, est une transposition, certes avec beaucoup de liberté, de la pièce de Shakespeare dans le New York des années 1950, qui raconte les amours contrariées entre deux jeunes gens dont les familles ennemies se déchirent.
Dans la grande tradition russe, Serguei Prokofiev, de retour dans son pays natal fin 1934 après l’avoir quitté peu après la révolution en 1918, en fit une musique de ballet en quatre actes en 1935 dont il tira trois suites orchestrales : en 1936 pour les deux premières et en 1946 pour la troisième. Le ballet ne fut pas représenté en URSS avant 1940 pour des raisons à la fois politiques et artistiques. Prokofiev avait envisagé de donner une fin heureuse à son ballet, contrairement à la pièce de Shakespeare qui se termine tragiquement, ce qui contraria les autorités soviétiques, mais aussi à la suite de la dénonciation par ces mêmes autorités des « modernistes dégénérés » au moment de la grande terreur stalinienne et des purges politiques, scientifiques, militaires et artistiques (1936-1938), dont le créateur du ballet, Adrian Piotrovsky et aussi d’autres créateurs et compositeurs, parmi lesquels Dimitri Chostakovitch, furent les cibles. Le ballet fut d’abord donné en Tchécoslovaquie en 1938, sans que Prokofiev ne puisse y assister, n’étant pas autorisé à quitter l’Union Soviétique. Les deux premières suites orchestrales furent jouées à Moscou et aussi aux Etats-Unis.
Chacune des deux premières suites comprend sept parties. Pour la suite N°1 : 1-Danse folklorique 2-Scène (le réveil de la rue) 3-Madrigal 4-Menuet (l’arrivée des invités) 5-Masques 6- Romeo et Juliette (Scène du balcon et danse de l’amour) 7-Mort de Tybalt. Pour la suite N°2 : 1- Les Montaigu et les Capulet (Le Prince donne ses ordres et la Danse des Chevaliers) 2-Juliette, jeune fille 3-Frère Lorenzo 4-Danse (Danse des cinq couples) 5-Romeo et Juliette avant leur séparation 6-Danse des filles avec les lys 7-Romeo sur la tombe de Juliette. Pour la Suite N°3 : 1-Romeo à la fontaine 2-Danse du matin 3-Juliette (Variation de Juliette et Juliette chez Frère Lorenzo) 4-La Nourrice 5- Aubade (Sérénade du matin) 6-La mort de Juliette. La suite N°1 opus 64 bis ne cherche pas à suivre l’action dramatique de l’histoire, contrairement à la suite N°2 opus 64 ter qui possède une structure narrative plus fidèle au récit. Enfin, la troisième suite opus 101, composée bien plus tard, après la seconde guerre mondiale, comprend une série de tableaux qui ne suivent aucun objectif narratif.
Le thème le plus célèbre et le plus populaire est sans conteste La Danse des Chevaliers, première partie de la suite N°2. Ce thème - composé dans les années trente dans une période délicate où les créateurs devaient faire attention à ne pas se laisser aller à ce que le pouvoir et la censure appelaient le « formalisme », accusation qui pouvait leur coûter non seulement leur poste, mais aussi la liberté, voire la vie – est, même s’il s’agit d’une danse, une musique sombre et grave qui ne suscite pas vraiment la joie et la bonne humeur qu’une danse est censée faire naître. Peut-être le contexte historique a-t-il eu son influence sur l’inspiration du compositeur. En l’entendant, on ressent une atmosphère pesante et menaçante comme les premières notes déjà le montrent avec cette entrée des basses qui se répondent (cuivres, violoncelles, contrebasses et altos) ; si on ne savait pas qu’il s’agit d’une danse de ballet, on pourrait croire que cette musique reflète l’atmosphère d’un monde fait d’oppression et de terreur, tel que la période s’y prêtait, et on ne peut alors s’empêcher de penser au moment au cours duquel cette musique a été composée. Cette ambiance lourde, presque stalinienne si on se plonge dans ces années de composition, est certes interrompue par la flûte et des pizzicati dans un moment d’accalmie tout en légèreté, mais est bien vite rattrapé par le thème principal, oppressant et obsédant qui termine cette Danse des Chevaliers. C’est aussi bien sûr à remettre dans le contexte du ballet où cette première partie de la suite N°2 est intitulée « Les Montaigu et les Capulet », les deux familles ennemies de cette histoire tragique. Cependant, le contexte historique, et même politique, a-t-il guidé en quelque sorte la composition musicale pour ce ballet d’amour et de haine ? C’est une question que l’auditeur peut se poser lorsque ce thème vient presque l’assaillir. C’est peut-être là où la réalité et la fiction se rejoignent.
Ces suites pour orchestre de Roméo et Juliette nécessitent une orchestration fournie, particulièrement en ce qui concerne les percussions, dont une caisse claire, un glockenspiel, un xylophone et une grosse caisse, en plus des timbales, des cymbales et du triangle. Côté bois, il faut ajouter le piccolo, le contrebasson et la clarinette basse. A noter l’utilisation du saxophone, instrument introduit dans l’orchestre dès la fin du 19ème siècle dans, par exemple, l’Arlésienne de Bizet, et qu’on retrouvera aussi chez Ravel, Rachmaninov, Richard Strauss ou encore Dimitri Chostakovitch. Dans le pupitre des cuivres, aux trompettes s’ajoute le cornet à piston. Une harpe, côté cordes. Et enfin, il faut noter l’utilisation du piano et du célesta pour les claviers dans la suite N°2.
Après les déboires de Prokofiev pour faire accepter son œuvre, considérée comme « impossible à danser » par les directeurs du ballet de Moscou après qu’ils eurent lu la partition, la réutilisation de sa musique en suites pour orchestre fut pour le compositeur une façon de créer une demande en faveur de l’ensemble de l’œuvre, comme s’il s’agissait pour lui d’une seconde chance. Grâce à ces suites, sa persévérance fut récompensée car le ballet fut l’objet d’une rivalité entre le Kirov de Leningrad et le Bolchoï de Moscou pour les droits de la première production. L’honneur de la première du ballet en revint au Kirov le 11 juin 1940. Et depuis, son succès fait qu’il ne cesse de remplir les salles du monde entier.
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Note : La danse de la seconde suite est utilisĂ©e pour le gĂ©nĂ©rique de l’émission de France Musique « au cĹ“ur de l’orchestre » de Christian Merlin.Â